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Chapitre 8

Cette étrange sensation d'irréalité

Un reflet doux et brumeux dans une vitre

Si je lui consacre un chapitre entier, et le plus développé de cette partie, c’est pour deux raisons. C’est l’un des symptômes les plus angoissants qui soient, parce qu’il touche à la tête et non au corps. Et c’est de très loin le plus mal expliqué. La plupart des gens qui le vivent n’ont jamais entendu personne le décrire, au point qu’ils se croient seuls au monde, et fous. Si c’est votre cas, respirez, vous allez enfin lire noir sur blanc ce que vous n’avez jamais osé raconter.

Les deux visages de la sensation

Cette sensation prend deux formes, parfois séparées, souvent mélangées.

La première, c’est l’impression que le monde autour de vous n’est plus tout à fait réel. Comme s’il y avait un voile, une vitre, entre vous et les choses. Vous voyez tout normalement, les couleurs sont là, les sons aussi, mais quelque chose d’indéfinissable a changé. La rue ressemble à un décor de cinéma, les gens à des figurants, votre propre salon à une photo de votre salon. Certains disent : comme dans un rêve. D’autres : comme si le monde était bizarre autour de moi, comme dans un univers parallèle, comme si je regardais tout à travers un écran.

La seconde, c’est l’impression d’être détaché de vous-même. Vous vous entendez parler comme si la voix venait d’ailleurs. Vos gestes se font en pilotage automatique, comme si quelqu’un d’autre était aux commandes de votre corps, et une partie de vous observe la scène, légèrement en retrait, spectateur de votre propre vie. Parfois c’est le miroir qui devient étrange. Vous savez que c’est vous, et pourtant la question monte, c’est vraiment moi ? Parfois ce sont vos émotions qui semblent anesthésiées, comme entendues à travers un mur, au point de vous sentir éteint, enfermé dans votre propre tête.

Et il y a tous les mots de tous les jours. Déconnecté. À l’ouest. Dans le brouillard, ce brouillard mental qu’on n’arrive pas à enlever. À des années-lumière de sa propre vie. Prisonnier de son corps. Si l’une de ces expressions aurait pu sortir de votre bouche, ce chapitre est écrit pour vous.

Les mots techniques pour ça sont déréalisation pour le monde, dépersonnalisation pour soi. Mais les mots importent moins que ce qui suit.

Ce qui se passe vraiment : un fusible, pas une fêlure

Quand le stress est trop intense ou dure trop longtemps, votre cerveau dispose d’un mécanisme de protection très ancien, la mise à distance. Face au trop-plein, il baisse le volume. Il atténue le traitement émotionnel de ce qui vous entoure et de ce que vous ressentez, comme on met des lunettes de soleil face à une lumière aveuglante. C’est le même réflexe qui fait que des personnes traversant un accident racontent après coup avoir vécu la scène “comme dans un film”. Le cerveau amortit le choc en s’éloignant un peu.

Chez vous, ce fusible saute plus souvent, parce que votre système est sensibilisé, chargé, fatigué. Le voile n’est pas une fêlure qui s’agrandit, c’est une protection qui fait du zèle. Votre cerveau ne se casse pas. Il vous met à l’abri, maladroitement, d’un trop-plein bien réel.

Trois choses l’alimentent particulièrement, et les connaître vous servira. Le manque de sommeil, grand fournisseur de ces états cotonneux. Comparez vos jours de voile et vos nuits, vous serez surpris. Les pics et les lendemains de crise, le fusible sautant précisément quand la tension est maximale. Et, il faut le dire parce que c’est documenté, le cannabis, qui peut déclencher ou aggraver ces sensations chez certaines personnes, parfois durablement. Si votre irréalité est née ou s’intensifie dans ce contexte, c’est une information utile, pour vous et pour un professionnel.

”Mais si c’était le début de la folie ?”

C’est LA peur qui accompagne ce symptôme, alors je vais y répondre posément, en reprenant ce qu’on a vu au chapitre précédent et en l’appliquant ici.

Le fait même que cette sensation vous inquiète est le signe le plus rassurant qui soit. Regardez ce que vous faites. Vous percevez que votre perception a changé, vous la comparez à la normale, vous vous en alarmez, vous cherchez des réponses. Tout cela, c’est un jugement qui fonctionne parfaitement, un esprit lucide en train d’observer un phénomène inhabituel. La dépersonnalisation anxieuse est une altération de la perception, pas une perte de la raison. Le “vous” qui s’inquiète d’avoir disparu est là, entier, en train de s’inquiéter. Et cette sensation est fréquente, connue, décrite depuis toujours par les spécialistes. Vous êtes tout sauf un cas unique.

La nuance honnête, comme toujours. Si cette impression est très intense, quasi permanente, qu’elle persiste indépendamment de vos pics d’anxiété ou qu’elle vous gâche la vie, parlez-en à un professionnel. Il existe des formes durables, qui portent un nom, que les spécialistes connaissent et accompagnent très bien. Consulter pour ça est exactement aussi légitime que consulter pour des palpitations, et ce n’est pas un aveu de folie, c’est se donner les moyens d’aller mieux.

Le piège : la tester sans arrêt

Comme tout ce qui touche à l’anxiété, cette sensation a un carburant préféré, l’attention inquiète.

Voici le cercle dans lequel beaucoup s’enferment. Le voile apparaît, souvent après une crise, une mauvaise nuit, une période de surmenage. Il effraie, alors on se met à le surveiller. Est-ce que le monde semble réel, là, maintenant ? Et cette tasse, elle semble vraie ? Et mon reflet ? On teste ses perceptions dix fois par heure, on fixe les objets pour vérifier qu’ils sont bien là, on sonde ses émotions pour vérifier qu’on ressent encore.

Le problème, c’est que l’auto-observation permanente produit exactement l’étrangeté qu’elle cherche à faire disparaître. Faites l’expérience avec un mot banal. Répétez “fourchette” cinquante fois, et le mot se vide, devient un son bizarre, étranger. C’est pareil pour la perception, ce qu’on scrute sans relâche finit par sembler étrange. Plus vous surveillez le voile, plus vous l’entretenez.

S’ajoute la lutte. Secouer la tête pour “revenir”, se pincer, paniquer contre la brume, exiger de soi de se sentir normal, tout de suite. Tout ça maintient le niveau d’alerte au plafond, donc le fusible en position de protection, donc le voile en place. Cette sensation est entretenue par la peur qu’elle inspire, exactement comme les crises le sont, et elle obéira à la même méthode.

Comment elle s’estompe

La réponse découle de tout ce qui précède, et elle demande un petit acte de foi la première fois. On ne sort pas du voile en le déchirant. On en sort en le laissant être là.

Concrètement, quand la sensation est présente, nommez-la, calmement. C’est de la déréalisation, ou de la dépersonnalisation, peu importe le mot exact. C’est mon cerveau qui me met à distance parce qu’il est saturé et fatigué. C’est connu, c’est fréquent, c’est passager, et ce n’est pas la folie. Puis cessez de tester. Pas de vérification du réel, pas de sondage intérieur, pas de miroir interrogatoire. Et réengagez-vous dans du concret, avec le voile s’il est là. Une conversation qu’on écoute vraiment, une tâche qui occupe les mains, une marche. Pas comme un truc magique pour vous “reconnecter” de force, mais parce que la vie continue, voile ou pas, et que c’est précisément en cessant de surveiller le lien avec le réel qu’il revient tout seul.

Et pour le fond, dormez. Vraiment. Puis videz le tonneau, à votre rythme, avec tout ce que la suite de ce guide va vous donner. Cette sensation est un baromètre de votre niveau de saturation, elle recule à mesure que le niveau baisse. La mienne, qui m’a terrifié plus que tous mes autres symptômes réunis, est devenue avec le temps un simple signal : tiens, le voile, je suis en surchauffe, mon cerveau me demande de lever le pied. Elle a fini par disparaître des semaines entières, puis tout à fait. Ce chemin-là est parfaitement praticable, et il est le même que pour tout le reste.

Nous avons maintenant fait le tour complet de ce qui vous arrive, l’alarme, le tonneau, la sensibilisation, les symptômes, les pensées, le voile. Il nous reste à répondre à une dernière question avant de passer au piège et à la méthode. Une question que vous vous êtes forcément posée. Est-ce que je peux m’en sortir seul, et où se situent le médecin, le psy et les médicaments dans tout ça ? Parlons-en franchement.