Sommaire du guide
- Préface
- 1. Vous n'êtes pas en train de devenir fou, et vous n'allez pas mourir
- 2. La peur, cette vieille alliée qui vous veut du bien
- 3. Le tonneau : d'où viennent vraiment vos crises
- 4. La fausse alerte : pourquoi votre corps s'emballe
- 5. Des nerfs à vif : la sensibilisation
- 6. Vos symptômes, un par un : pourquoi ils ne sont pas dangereux
- 7. Les pensées de crise, démontées une par une
- 8. Cette étrange sensation d'irréalité
- 9. Vous faire aider, et la question des médicaments
- 10. La peur de la peur : le vrai moteur du problème
- 11. L'anticipation : la crise avant la crise
- 12. L'évitement : le piège qui rétrécit votre vie
- 13. Les comportements de sécurité : l'agent secret du quotidien
- 14. La réassurance sans fin : Google, le pouls et la question qui tue
- 15. Pourquoi tout ce que vous avez essayé a échoué
- 16. La vague : comprendre pour ne plus lutter
- 17. Le réflexe SOS, vue d'ensemble
- 18. Premier temps : Stopper le combat
- 19. Deuxième temps : Observer et accueillir
- 20. Troisième temps : Se laisser porter
- 21. S'entraîner à froid, pour que le réflexe soit là le jour J
- 22. Le réflexe SOS sur le terrain, scène par scène
- 23. Cesser de fuir, concrètement
- 24. Alléger les béquilles, une par une
- 25. Reprendre les lieux et les situations, barreau par barreau
- 26. La patience : le temps, la fatigue et les faux plateaux
- 27. Le terrain : café, alcool, sommeil, et un corps qui bouge
- 28. Les rechutes sont normales : votre plan pour les jours gris
- 29. Et après : vivre sans la peur de la peur
- Les textes des audios SOS
Chapitre 14
La réassurance sans fin : Google, le pouls et la question qui tue
Voici une scène que vous connaissez peut-être trop bien.
Il est tard. Une sensation vous a inquiété dans la journée, un pincement, un vertige, un battement de travers. Vous avez tenu bon, mais là, dans le lit, la question revient. Et si c’était quelque chose ? Alors vous prenez le téléphone. Juste pour vérifier. Juste deux minutes.
Une heure plus tard, vous y êtes encore. Vous avez lu quatre forums, deux sites médicaux et un fil de discussion qui date de 2011. Vous avez croisé tous les diagnostics possibles, du bénin au funeste. Vous êtes passé par trois moments de soulagement (“ah, c’est exactement mes symptômes, et elle dit que c’est l’anxiété”) et quatre moments de panique (“mais lui il avait pareil et c’était grave”). Et vous voilà plus inquiet qu’au début, à chercher encore, précisément parce que vous êtes plus inquiet.
Bienvenue dans la réassurance compulsive, un jeu perdu d’avance.
Pourquoi se rassurer ne rassure pas
Comprenons d’abord le mécanisme, parce qu’il est contre-intuitif. Comment le fait de chercher des réponses rassurantes peut-il entretenir l’inquiétude ?
Parce que la réassurance compulsive est une béquille comme les autres, et elle obéit aux deux lois du chapitre précédent. D’abord le message permanent. Chaque vérification dit à votre cerveau qu’il y avait un doute légitime à lever, donc un danger possible, donc une raison de garder l’alarme armée. Ensuite, le soulagement qu’elle procure est réel mais éphémère, exactement comme le grattage de la piqûre. Deux heures, une journée, puis le doute revient, souvent par une autre porte, et il faut re-vérifier. La dose n’immunise pas, elle installe le besoin de la dose suivante.
Et Google ajoute sa toxicité propre. Le web médical est structurellement anxiogène. Les cas graves y sont surreprésentés, parce que les gens dont le vertige était juste de la fatigue n’écrivent pas de témoignage. Chercher ses symptômes en ligne, c’est demander un avis à un endroit qui ne connaît que les cas les plus graves.
Les mille formes de la vérification
Le téléphone n’est qu’un guichet parmi d’autres. La réassurance compulsive prend toutes ces formes, et je vous invite à cocher les vôtres.
Vérifier son corps. Le pouls, dix fois par jour. La tension, si on a eu le malheur d’acheter un tensiomètre. Le miroir, pour examiner sa mine. Avaler “pour tester” la gorge, respirer à fond “pour tester” les poumons, se lever vite “pour tester” le vertige.
Interroger les autres. Demander à son conjoint “tu me trouves pâle ?”, raconter son symptôme pour entendre “mais non, c’est rien”, faire décrire à sa mère ses propres malaises d’antan pour comparer. Et la question qui tue, celle que vos proches connaissent par cœur : “c’est normal, ça, tu crois ?”
Interroger la médecine en boucle. Reprendre rendez-vous pour la même chose, redemander le même examen, aller aux urgences “pour être sûr” alors que rien n’a changé. Attention, point délicat. Consulter est la règle d’or de ce guide, et un symptôme nouveau se montre toujours. Mais il y a une différence entre s’informer et vérifier. S’informer, c’est poser une question ouverte, une fois, à une source fiable, et intégrer la réponse. Vérifier, c’est poser la même question fermée, en boucle, à toutes les sources possibles, sans qu’aucune réponse ne tienne plus de quelques jours. Le dixième électrocardiogramme ne rassure pas plus que le neuvième. Si les neuf premiers n’ont pas suffi, le problème n’est pas dans votre cœur, il est dans le mécanisme du doute.
Comment on en sort
La règle générale, vous la devinez. La vérification s’allège comme les autres béquilles, progressivement, et la partie 4 vous donnera la méthode. Mais je vous donne dès maintenant les trois principes propres à celle-ci.
Un : une source, une fois. Pour toute vraie question de santé, la bonne adresse est votre médecin, et sa réponse fait foi. Vous avez le droit de poser toutes vos questions en consultation, y compris “qu’est-ce qui devrait vraiment m’inquiéter, et qu’est-ce qui est mon anxiété ?”. C’est une excellente question, sa réponse est précieuse. Notez-la, et faites-lui confiance.
Deux : le doute nocturne n’a pas droit au téléphone. Instituez cette règle simple, jamais de recherche de symptôme après le dîner. La nuit, le cerveau anxieux ne cherche pas des informations, il cherche du carburant, et il en trouvera toujours. Ce que vous ressentez à 23 heures sera encore là demain à 10 heures ; si ça vaut une recherche, ça vaut d’attendre le matin, et le matin, neuf fois sur dix, ça ne vaut plus rien.
Trois : apprenez à reconnaître l’envie de vérifier pour ce qu’elle est, une vague. L’envie de prendre le pouls, de googler, de demander “c’est normal ?”, monte comme une démangeaison, insiste, et, si on ne la gratte pas, redescend toute seule en quelques minutes. C’est un excellent terrain d’entraînement pour la méthode qui arrive. Chaque envie de vérifier non satisfaite est une petite victoire silencieuse, une preuve de plus offerte à votre cerveau que le doute peut passer sans qu’on s’en occupe.
Nous avons fait le tour du piège, le moteur, l’anticipation, l’évitement, les béquilles, la vérification. Il reste une dernière pièce à poser avant la méthode, et elle va répondre à une question que vous vous posez peut-être depuis le début de ce guide : d’accord Nicolas, mais moi j’ai déjà essayé des choses. La respiration, la distraction, la volonté, les pensées positives. Pourquoi rien n’a marché ?
Excellente question. La réponse est le meilleur résumé possible de tout ce qu’on vient de voir.