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Sommaire du guide

Chapitre 12

L'évitement : le piège qui rétrécit votre vie

Une carte dont les zones s'éteignent, un petit îlot reste éclairé

La première chose que la peur d’avoir peur vous pousse à faire, c’est éviter. Et ça semble tellement logique. Si le métro me terrifie, j’arrête de prendre le métro. Soulagement immédiat. Problème réglé, en apparence.

Je dis bien, en apparence. Parce que l’évitement est le piège le plus efficace jamais conçu contre les anxieux, précisément parce qu’il fonctionne. Il faut qu’on le démonte pièce par pièce, celui-là, parce que c’est lui qui rétrécit votre vie, sans que vous vous en rendiez compte.

Pourquoi l’évitement est si séduisant : il marche

Soyons honnêtes, c’est la clé du piège. L’évitement fonctionne. Immédiatement, et à tous les coups. Vous renoncez à la sortie qui vous angoissait, et l’angoisse tombe, d’un coup, remplacée par un soulagement délicieux. Aucune technique au monde ne soulage aussi vite.

C’est précisément ce qui le rend toxique. Ce soulagement immédiat est une récompense, et votre cerveau adore les récompenses, il retient la recette. La prochaine angoisse appellera le prochain évitement, un peu plus facilement, un peu plus tôt. L’évitement soulage comme se gratter une piqûre de moustique soulage, un vrai plaisir immédiat, qui garantit que ça démangera plus fort dans une minute.

Ce que chaque évitement apprend à votre cerveau

Le vrai coût se joue dans les coulisses. Quand vous évitez le métro, votre cerveau n’enregistre pas “j’ai économisé un moment désagréable”. Il enregistre : il y avait un danger, et j’y ai échappé. L’évitement valide l’alarme. Il confirme officiellement que le métro était bien une menace, puisqu’il a fallu le fuir. Résultat, la peur du métro sort renforcée de chaque trajet non pris.

Et il y a pire. L’évitement vous prive de la seule expérience qui pourrait éteindre l’alarme, la preuve du contraire. Votre cerveau ne désapprend une peur que d’une seule façon, en vivant la situation redoutée sans que la catastrophe arrive. Chaque trajet évité est une occasion perdue de lui démontrer qu’il ne se passe rien. La peur reste intacte, congelée, prête à l’emploi, parfois pendant des années. Voilà pourquoi des gens évitent un lieu depuis dix ans, dix ans sans une seule occasion de désapprendre.

Le plus paradoxal, c’est qu’on fuit des situations parfaitement sûres. Une file d’attente, un bus, une salle de cinéma. Le “danger” est fabriqué de toutes pièces par notre esprit, et nous fuyons quelque chose qui n’existe que dans notre tête.

L’inventaire complet, parce qu’il est plus vaste que vous ne croyez

On pense d’abord aux lieux. Ça commence par un, celui de la première crise ou de la pire. Puis la logique s’étend, parce que la peur généralise très bien. Le métro, puis le bus, puis les magasins, puis les files d’attente, puis la foule en général, puis les endroits d’où l’on ne sort pas facilement, cinéma, coiffeur, ascenseur, autoroute, puis loin de chez soi tout court. La maison devient le refuge, le seul endroit sûr. Et pour certains, avec le temps, le refuge devient la prison, le seul endroit qu’on a peur de quitter.

Mais l’évitement ne s’arrête pas aux lieux, et c’est là qu’il devient vraiment sournois. On se met à éviter les sensations, tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à un début de crise. Le sport, la course, les escaliers montés vite, tout ce qui accélère le cœur, parfois jusqu’aux rapports amoureux. L’alcool, de peur d’avoir la tête qui tourne. Le café. Les endroits chauds, les pièces fermées, les vestiaires, tout ce qui donne l’impression de manquer d’air. Les cols serrés, les cravates, les écharpes, les foulards. La faim, parce qu’un ventre vide donne la tête légère. La fatigue, parce qu’elle rejoue des symptômes.

On évite aussi les contenus, on l’a vu au chapitre de l’anticipation. Les conversations sur la santé, les films où quelqu’un fait un malaise, les pages médicales, ou à l’inverse on ne peut plus s’en détacher, ce qui est l’autre face du même problème.

Et puis il y a la forme la plus invisible, l’évitement déguisé en préférence. “De toute façon, je préfère marcher, c’est plus sain.” “Les concerts, ce n’est plus de mon âge.” “Je me fais livrer les courses, c’est un gain de temps.” Parfois c’est vrai. Souvent, c’est la peur qui parle à votre place. Le test honnête, posez-le-vous pour chaque habitude récente. Si la peur disparaissait demain matin, est-ce que je continuerais à faire comme ça ? Si la réponse est non, ce n’était pas une préférence. C’était la peur, déguisée en préférence.

Faites votre carte

Avant de rien changer, et on ne changera rien avant la dernière partie du guide, je vous demande une seule chose. Voyez clair. Prenez dix minutes, un papier, et faites la liste. Tout ce que vous ne faites plus, ou plus pareil, ou plus seul, depuis les crises. Les lieux, les activités, les sensations, les distances, les vêtements, les boissons. Tout.

Ne vous jugez pas en l’écrivant, ce n’est pas un procès, c’est une carte. Chaque ligne de cette liste a été écrite par quelqu’un qui souffrait et qui se protégeait avec les moyens du bord, vous n’avez rien à vous reprocher. Mais la plupart des gens sont stupéfaits par la longueur de leur liste, et cette stupéfaction est précieuse. Elle mesure le territoire que la peur vous a pris, territoire que nous allons reprendre, case par case, dans la partie 4. Gardez cette liste, c’est elle qui deviendra votre plan de reconquête.

Il existe cependant un cousin de l’évitement, plus discret, que vous pratiquez peut-être sans même le voir. Lui ne dit pas “je n’y vais pas”. Il dit “j’y vais, mais équipé”. Et il est tout aussi toxique.