Dépersonnalisation : l'impression d'être à côté de soi
Se sentir détaché de son corps, spectateur de sa propre vie, étranger à soi-même : la dépersonnalisation expliquée simplement, pourquoi ce n'est pas la folie, et comment elle s'estompe.
De tous les symptômes de l’anxiété, celui-ci est à part. Le cœur qui bat, on peut le raconter. Le souffle court, on peut le décrire. Mais comment expliquer à quelqu’un que le monde ne semble plus vrai ?
C’est pourtant exactement ça, la déréalisation : l’impression que ce qui vous entoure est devenu étrange, distant, artificiel. Comme s’il y avait une vitre, un voile, entre vous et les choses. Vous voyez tout normalement, les couleurs sont là, les sons aussi, mais quelque chose d’indéfinissable a changé : la rue ressemble à un décor, les gens à des figurants, votre propre salon à une photo de votre salon. Certains disent : comme dans un rêve. D’autres : comme dans un film.
Si vous vivez ça, je dois vous dire deux choses tout de suite. Vous n’êtes pas en train de devenir fou. Et vous êtes beaucoup, beaucoup plus nombreux que vous ne l’imaginez.
Ce symptôme est probablement le plus tu de tous. On ose dire “j’ai des palpitations”. On n’ose pas dire “le monde ne me semble plus réel”, parce qu’on est convaincu que c’est le début de la folie, et qu’on sera regardé comme un fou. Alors on le porte seul, parfois pendant des années, en le surveillant avec terreur.
J’écris cet article précisément pour cette raison. La déréalisation est un symptôme d’anxiété classique, connu, documenté, qui accompagne très souvent les crises de panique et les périodes de stress intense. Les médecins et les psychologues le connaissent parfaitement. Il a même un cousin, la dépersonnalisation, l’impression d’être détaché de soi-même, à qui j’ai consacré un article jumeau. Les deux vont souvent ensemble.
Voici l’explication, et elle change tout quand on la comprend.
Quand le stress devient trop intense ou dure trop longtemps, votre cerveau cherche à vous protéger. L’une de ses stratégies les plus anciennes consiste à mettre de la distance : il atténue légèrement le traitement émotionnel de ce qui vous entoure, comme on baisse le volume d’une pièce trop bruyante. C’est une mise à distance protectrice, un cocon. Le monde vous parvient alors avec ce léger décalage, cette étrangeté, ce filtre.
Autrement dit, la déréalisation n’est pas le signe que votre cerveau se casse. C’est le signe qu’il se protège, maladroitement, d’un trop-plein. C’est un mécanisme de défense, pas un dérèglement. Et comme tous les symptômes d’anxiété, il suit le niveau de stress : plus le fond d’anxiété baisse, plus il s’estompe.
C’est LA peur qui accompagne ce symptôme, alors traitons-la de front.
Le fait même que vous vous posiez cette question avec angoisse est le signe le plus rassurant qui soit. Vous percevez que votre perception est altérée, vous la comparez à la normale, vous vous en inquiétez : tout cela démontre que votre jugement, lui, fonctionne parfaitement. Vous n’êtes pas en train de perdre le contact avec la réalité, vous êtes en train de l’observer avec une lucidité douloureuse. La déréalisation anxieuse est une expérience de perception, pas une perte de raison.
Et j’ajoute la nuance honnête qui s’impose : si cette impression s’installe de façon intense et durable, indépendamment des pics d’anxiété, ou qu’elle vous pèse vraiment, parlez-en à un professionnel. Il existe des formes persistantes qui méritent un accompagnement dédié, et ça se travaille très bien. En parler n’est pas un aveu de folie, c’est se donner les moyens d’aller mieux.
Comme tout ce qui touche à l’anxiété, la déréalisation a un carburant préféré : l’attention inquiète.
Voici le cercle. La sensation apparaît, souvent après une crise, une mauvaise nuit ou une période de surmenage. Elle vous effraie, alors vous vous mettez à la tester : est-ce que le monde semble réel, là ? Et maintenant ? Vous fixez les objets pour vérifier qu’ils sont vrais, vous scrutez vos propres perceptions dix fois par heure. Or vérifier en permanence si le monde semble réel est le meilleur moyen de le trouver étrange : essayez de répéter un mot banal cinquante fois, il finit par sonner bizarre. C’est le même phénomène.
S’ajoute la lutte : vouloir forcer le retour à la normale, secouer la tête, se pincer, paniquer contre le voile. Tout ça maintient le niveau d’alerte élevé, donc le cocon en place. La déréalisation est entretenue par la peur qu’elle inspire, exactement comme les crises le sont par la peur d’avoir peur.
La réponse découle du mécanisme, et elle demande un petit acte de foi la première fois : on ne sort pas de la déréalisation en la chassant, on en sort en la laissant être là.
Concrètement : quand le voile est présent, nommez-le (c’est de la déréalisation, mon cerveau me met à distance parce qu’il est fatigué, c’est connu et ça passe), puis continuez votre activité, avec le voile, sans le tester ni le combattre. Réengagez-vous dans quelque chose de concret, une conversation, une tâche, une marche, non pas pour vérifier que ça vous ramène, mais parce que la vie continue, voile ou pas. La sensation s’estompe généralement d’elle-même, sans qu’on la voie partir, précisément quand on cesse de la regarder.
Et en toile de fond, travaillez sur ce qui remplit votre tonneau : le sommeil surtout, dont le manque est un grand fournisseur de déréalisation, le rythme, la récupération. La page sur les causes de l’anxiété vous donnera le cadre.
Cette sensation a été pour moi la plus effrayante de toutes, et elle est devenue un simple signal : tiens, le voile, je suis fatigué, mon cerveau me demande de lever le pied. C’est tout le chemin que je vous souhaite, et il est parfaitement praticable.
Comprendre est la première étape. Si vous voulez aller au bout du chemin et cesser de vivre dans la peur de la prochaine crise, j'ai rassemblé tout ce qui m'a aidé dans une méthode complète.
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